Qu’est ce qu’être « Street-médic »

Qu’est ce qu’être « Street-médic »

Les street-médics sont des bénévoles fournissant des premiers secours dans des contextes à risque (principalement des manifestations, mais pas que) où les institutions ne sont pas forcément présentes directement, pour assurer le relai avec celles-ci, ou non.

Historique

Street-médics autonomes, Berlin Ouest, années 80

Le mouvement des street medics naît aux États-Unis avec le mouvement américain des droits civiques et le mouvement anti-guerre dans les années 1960. En France, il émerge de manière significative autour de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes aux alentours de 2010, puis lors de la loi travail en 2016. Historiquement, les street-médics sont issues des milieux d’extrême-gauche et militants en général, et portent des revendications politiques, notamment contre la violence policière et la gestion de l’ordre par l’État en général.

Fin 2018 lors du mouvement des Gilets-Jaunes, quelques street-médics sont présent-e-s dès le début. Face à l’ampleur du mouvement, un mouvement de secouristes bénévoles empruntant le terme street-médics et issu-e-s en grande partie du milieu médical émerge et constitue alors une partie non-négligeable des équipes présentes lors des manifestations. Néanmoins, ces équipes diffèrent des street-médics par une volonté d’être neutre (dans la ligne de leur travail habituel), tout du moins lorsqu’elles sont sur le terrain en blanc. Avec la répression en cours, notamment contre les medics, certains groupes neutres tendent à finalement se politiser.

Nous, Street Medics, tenons à ce que le nom de notre pratique ne soit pas systématiquement utilisé pour désigner n’importe quelle pratique de secourisme en manifestation pourvu qu’il s’agisse de soins, sans prendre en compte l’aspect pourtant fondamental d’auto-organisation et d’autodéfense face aux violences policières. Être secouriste en manifestation n’implique pas automatiquement d’être street medic, c’est un usage abusif du terme qui doit être systématiquement refusé. Nous dénonçons donc fermement toutes les pratiques énumérées ci-dessus qui ne relèvent pas de la street medic, et qui pour certaines peuvent mettre en danger les personnes et causer du tort aux camarades militant·e·s.

Les Street Medics seront toujours du même côté de la barricade !

Communiqué unitaire de collectifs de street medics, Paris Luttes Infos

L’aspect politique

La pratique « street-médic » est par nature politisé. La nécessité de fournir des premiers secours en dehors du cadre institutionnel découle d’un retard, d’un manque voire d’un refus de ces institutions de fournir ces services, si ce n’est sans risquer de compromettre la sécurité et la liberté des personnes. Vouloir fournir des premiers secours et des soins dans ces situations, c’est d’ores et déjà reconnaitre qu’il y a un déséquilibre dans l’accès au soin, ainsi qu’un risque accru pour les populations concernées. Ce constat est dans l’ADN de la « street-médic » dès son apparition :

Under the Jim Crow segregation system, many hospitals and white doctors in the deep South refused to admit or treat Black patients, no matter how ill or injured they were. And of those few willing to care for African-Americans, fewer still were willing to risk the wrath of the White Citizens Council and Ku Klux Klan by treating civil rights workers. It often took hours to get ill or wounded Movement activists to a hospital or to a doctor who would treat them

Medical Committee for Human Rights
Manual for Volunteers

Sur le terrain

Historiquement, les street-médics ne travaillent pas seulement en manifestation, mais dans n’importe quelle situation hostile (répression policière dans les quartiers, ZAD, squats, etc) nécessitant des équipes pour les premiers soins voire des gestes médicaux. Certains groupements en France maintiennent d’ailleurs, dans la limite des ressources disponibles, ce rôle : mais la plupart se concentrent sur les manifestations, l’ampleur des problèmes sociaux liés à la santé rendant la tâche quasiment impossible pour un simple collectif.

Originellement en france, les street-médics étaient identifiables sur le terrain part un simple brassard blanc, voire non-visibles, du fait d’une forte répression les visant tout particulièrement. Durant les Gilets Jaunes, il est devenu courant que des personnes s’identifient plutôt par un haut blanc (t-shirt, chemise, etc), notamment pour faciliter l’identification auprès des personnes qui ne connaissent pas forcément cette pratique.

Street-médics, médics, secouristes…

Le contexte compliqué, mêlant objectifs relativement identiques et positionnements politiques divergents amène à des frictions dans certaines villes. Dans une volonté de se démarquer, ces nouveaux secouristes commencent alors rapidement à se distancer du terme « street-médics » et emploient alors des termes moins marqués politiquement comme « médics volontaires », « secouristes bénévoles » ou plus simplement « médics ». Néanmoins le terme « street-médics » reste employé (notamment par les médias) pour désigner ces personnes dans leur ensemble.

En ce sens, notre collectif Médic’Action se positionne comme street-medic : nous considérons la question de l’accès aux soins comme hautement politique, et notre pratique l’est donc aussi. Notre action vise précisément les populations qui souffrent d’un manque d’accès aux soins, et/ou qui sont exposées à des risques accrus, du fait d’un choix ou d’un non-choix des institutions. Nous sommes d’ailleurs issuxs de ces même populations.
Nous travaillons parfois avec des collectifs medics qui ont une position plus neutre sur le terrain, mais qui ont toujours conscience de pourquoi iels sont nécessaires dans ces endroits particuliers. On rebute en revanche les collectifs ou associations qui soit prétendent à une possible neutralité totale, soit affichent un engagement politique de façade cachant des positions antagonistes aux nôtres.

Les « black-medics »

Ces dernières années ont vu apparaître l’utilisation du terme « black-medics ». Celui-ci fait références à des supposés street-médics qui seraient directement dans le black-bloc. Le terme semble venir d’une part de l’impressionnante brochure en anglais « Riot Medecine » (486 pages !), ainsi que de medics gilet-jaunes qui projetaient depuis leur posture neutre considérée comme la norme une pratique plus engagée politiquement et plus centrée sur le bloc. Si certainxs street-medics agissent directement depuis le black-bloc en tant que manifestantxs lambda, les autres street-medics se différencient que de part leur positionnement plus à l’écart, pour des raisons uniquement tactiques. Le distinguo est donc artificiel et inutile, du point de vue de street-medics, et témoigne d’un manque de compréhension de ce qu’est « être street-medic ».

Rôle et compétences

Contrairement aux idées reçues, les soins ne constituent qu’une petite partie du rôle de street-médic, car il ne s’agit la plupart du temps que de gestes de premiers secours en attendant des personnes plus aptes. Les compétences principalement mises en œuvre :

  • Connaissance du contexte (70% du travail) : savoir lire (et dans une certaine mesure, prédire) les mouvements de la foule et des forces de l’ordre, afin d’une part de pouvoir se placer correctement pour être utile sans prendre trop de risques, mais aussi afin de pouvoir rester calme dans un contexte stressant ;
  • Sens de l’humain (20%) : s’ouvrir le front dans sa cuisine et dans une manifestation violente ne sont pas la même chose. En plus d’être blessée, la personne se retrouve au milieu d’une foule en panique, des gaz, des explosions et potentiellement seule si elle a perdu de vue ses camarades dans l’action. Dans ces cas là, même une personne usuellement calme peut être sujette à des crises de panique ; il faut donc savoir rassurer la personne afin de pouvoir la sécuriser puis la soigner sans que les choses ne s’enveniment. Cela s’applique également aux personne qui sont dans votre équipe de street-médics, ainsi qu’à votre propre personne ;
  • Enfin seulement, les premiers secours (10%) : cela nécessite de bien connaitre ses protocoles de soins afin d’éviter le sur-accident.

L’importance de l’humilité

Compte tenu de l’importance vitale du rôle de street-médics, il est critique de ranger son égo de côté et de prendre sur soi lorsque l’on dialogue avec quelqu’un : aucun diplôme, aucune année d’expérience sur le terrain, aucun charisme ne justifie d’écraser les autres. Quand une personne vous fait une remarque, faites preuve de remise en question.

Se former

Se former pour être street-médics est compliqué : cela ne requiert pas des années d’études, mais nécessite d’assimiler beaucoup d’éléments différents (les forces de l’ordre, les logiques de foules, les soins, etc) qui s’articule dans un contexte compliqué (les manifestations). Une compréhension intuitive est nécessaire afin de pouvoir surveiller tous ces éléments en même temps et réagir en conséquence. Ce Wiki a pour vocation de fournir une base de connaissance et d’apprentissage, mais il est nécessaire par la suite de se former auprès de collectifs. Cela permet d’apprendre à articuler le tout, en plus d’avoir l’opportunité d’apprendre sur le terrain sans se mettre en danger. En ce sens, n’hésitez donc pas à vous rapprocher des collectifs de street-médics de votre région.

Notes et références

Meet the ‘Grandmother of Street Medics’, New York Times (lien alternatif)

Medical Committee for Human Rights Manual for Volunteers (1966)

History of street-médics (archive)

Street Medic History, sur atlantaresistancemedics.org

The Street Medics, Matt Bivens sur bostoncoop.net (2006)

Dangerous Medicine, Miami New Times (2003)

Riot Medicine, sur riotmedicine.net, par Håkan Geijer